PARADE
Le monde est caractérisé par la complexité et la superposition de ses niveaux de lecture.
C’est pourquoi mes sculptures commencent le plus souvent avec les mots; Erik Dietman disait «Pour moi, c’est le monde qui est une sculpture, et dans le monde il y a les mots, qui sont insuffisants et que j’aide à ma façon en fabriquant des objets»
Ainsi, Trois nez s’amuse à mettre en abîme une forme, une matière et un mot, s’interrogeant sur qui de la porcelaine ou du porc?
La série des Bleus met en scène trois pauvres têtes par mes soins modelées puis maltraitées, baffées, jetées au sol, recouvertes de couches d’émail bleu (couleur des coups). Témoins et victimes grotesquement stoïques de la violence des rapports humains, les trois Bleus toisent le monde depuis leurs socles, niant l’absurdité de leur condition.
Les Têtes écrasées aux cheveux blonds et noirs ont, quant à elles, subi le poids trop lourd de leurs chevelures de terre cuite.
Selon le même principe, celui du «geste faisant œuvre», les amas de Chutes ont été formés à partir de cylindres jetés à même le sol, puis surmontés de bottes; ils parsèment le sol, ne sachant plus s’ils s’élèvent ou s’effondrent.
Continuant à jouer avec l’ambiguïté des choses, la série des Pieds de nez, figurant des organes érectiles (langue ou sexe masculin?), et la série Die angenehme Folge zwei zu sein (que l’on pourrait traduire par «De l’avantage d’être deux»), composée de figures fantomatiques affublées de fentes et d’excroissances diverses, frôlent une sensualité rigolarde, empêchée dans son assouvissement par son impossibilité à communiquer.
La tête et les jambes, légèreté du ballon encéphale qui s’élance (quel sera l’obstacle qui l’arrêtera?), tandis qu’un demi-corps patauge allègrement dans les flaques, et voilà qu’apparaissent les genoux de Tadam!, histoire d’un levé de rideau raté, situation pathétique ou comique (au choix), dont le titre est emprunté aux onomatopées de la bande dessinée.
Les larves et croquis sur roulettes, parents proches de Sich entwickeln (traduit en français par le verbe transitif «Se développer») et de Chutes tentent à leur tour de brouiller les pistes: suivent-ils un principe d’évolution ou subissent-ils au contraire une régression?
Pour clore le défilé, le chariot d’Orion rattrapant les sept Pléiades, enfin! Réinterprétation du mythe d’Orion, sept anneaux (comme les yonis hindous) encastrés dans un cône (le lingam hindou) chevauchent un chariot mécanique pour parcourir un cercle symbolisant le monde. Une jolie partie de jambes en l’air, sans les jambes occupées ailleurs.
Et comme parade, le rire.
Céline Vaché-Olivieri (2010)
